Sculpture de Charles Joigny et Marie Faydieu
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L’énigme de l’estampille CJYM

Dans l’estimation de la valeur d’un objet d’art, l’authentification a un rôle central. En ce qui concerne les meubles du XVIIIe siècle, l’estampille revêt une importance de premier ordre. Or, cette même marque n’est pas toujours répertoriée ni attribuée avec certitude. C’est notamment le cas de l’estampille CJYM (souvent incorrectement lue CIVM, CJVM ou encore CIYM), sur laquelle nous allons nous pencher.

Estampille C·JY·M frappée sous l’assise d’un fauteuil d’époque Louis XVI.
Crédit Photo : © Brownrigg

Les sièges estampillés

Nous avons retrouvé une quarantaine de sièges frappés du mystérieux fer. Tous sont menuisés dans le style impersonnel et sobre de la fin de l’époque Louis XVI. Les structures autant que leur ornementation sont généralement ordinaires, bien que des plus soignées. Plusieurs de ces chaises, fauteuils et canapés sont marqués d’une seconde estampille, correspondant pour certaines aux menuisiers Adrien-Pierre Dupain, Pierre Forget, François-Claude Menant, Paul-François Jean, Jean Bellet, Nicolas-Louis Mariette, Louis-Charles Carpentier, Jacques Audry ou encore Pierre-Eloi Langlois. Tous ces menuisiers ont en commun d’avoir produit des ouvrages de qualité, à Paris et sous Louis XVI.

L’attribution à Claude Javoy

L’estampille a été attribuée à Claude Javoy[1], menuisier reçu maître en 1779 dans la capitale, qui s’installa en 1783 à Nantes, où sa formation parisienne fit sa réputation, et où il finit sa carrière[2]. La raison de l’attribution tient à la relative conformité entre les initiales de l’estampille et le patronyme de l’artisan, ainsi qu’à sa période de production. Cette paternité est tout de même mise en doute, et galeristes et commissaires ont tendance à émettre des réserves.

En effet, on ne connaît de Javoy, ni d’aucun de ses confrères cités plus haut, une activité de marchand : si donc la marque étudiée se rapportait à Javoy, la double estampille serait inexplicable. La présence de deux estampilles indique en général l’intervention de deux menuisiers ou ébénistes, l’un qui aurait fabriqué le meuble et l’autre qui l’aurait vendu[3]. Moins souvent, la double estampille se réfère à une collaboration de sous-traitance entre deux artisans, ou à une opération de restauration plus tardive. Ces dernières conjectures ne pourraient pas non plus correspondre à notre cas de figure. Aussi, dans les documents d’archives relatifs aux menuisiers cités plus hauts (sur lesquels nous nous appuierons plus tard), nous n’avons trouvé aucune mention du maître ; son bref établissement à Paris l’empêcha vraisemblablement de se composer un aussi vaste réseau.

Par ailleurs, parmi les sièges rencontrés signés C·JY·M et d’un autre artisan parisien, certains sont stylistiquement datables d’autour de 1790. Entre autres, on trouve à certain des sièges des consoles d’accotoirs en balustre tourné et à mouluration en spirale, montés sur une butée cannelée, avec des accotoirs embrevés hauts : soit autant d’éléments qui n’apparaissent qu’après 1785[4]. Le véritable auteur de l’estampille demeurait donc certainement, à cette époque, dans la capitale.

De source bibliographique, les seules attributions à Javoy que nous connaissons sont des secrétaires d’inspiration parisienne, datés de la fin du XVIIIe, et menuisés en acajou massif, trahissant leur origine portuaire[5]. Il s’agit de productions bien éloignées des sièges dont il est question, appuyant que leur attribution à Claude Javoy, pourtant communément admise, est à écarter.

Le sculpteur et l’estampille

Une seconde possibilité serait que l’estampille C·JY·M soit la signature d’un sculpteur. Elle est fragilisée par la conviction de certains que les sculpteurs ornemanistes du XVIIIe ne marquèrent jamais au fer les sièges qui leur étaient baillés. Cette réticence se comprend en raison de la rareté des marques attribuées aujourd’hui avec certitude à des sculpteurs[6]. En tout état de cause, il apparaît que la majorité d’entre eux n’avaient pas coutume d’estampiller leurs ouvrages. Mais certains imitèrent leurs partenaires menuisiers. François de Salverte, d’ailleurs, attribue notre marque à un sculpteur, qu’il ne parvient pas à identifier.

Nous avons tenté, dans les documents d’archives relatifs aux neuf menuisiers mentionnés ci-dessus, d’identifier un artisan ou marchand dont le nom correspondrait à l’estampille. Un ouvrier nous a interpellés. Dans la faillite de Paul-François Jean, on trouve en effet « au Sr Joigny aussi sculpteur en compte arrêté la somme de deux cents quatre vingt livres »[7], somme témoignant de relations professionnelles durables. On le trouve également en affaires avec Jacques Audry[8], pour 29 livres. Aussi, Jean-Baptiste Bellet fut marié à une certaine Véronique Joigny, fille de « Charles Joigny sculpteur à Paris demeurant même rue de Lappe »[9], qui travailla vraisemblablement pour le père de Jean-Baptiste, Jean Bellet. Enfin, Salverte confirme que ce même Joigny travailla aux ouvrages de Paul-François Jean et de Pierre Bernard[10]. Le patronyme de Charles Joigny, autant que Claude Javoy, correspond bien à l’estampille étudiée : C[harles] · J[oign]Y · M[?], le M demeurant énigmatique. Nous pensons tenir là l’identité de notre mystérieux artisan, qui rejoint l’hypothèse formulée avec prudence par Christie’s dans une de ses notices de vente, déjà en 2012[11].

Charles Joigny, sculpteur sur bois

Baptisé le 19 mars 1731 dans la paroisse de Sainte-Marguerite à Paris, Charles est le fils de François Joigny (ou Joignié) et d’Anne Devaux. Nous ne connaissons presque rien sur ses parents, sa mère décède le 10 juin 1744, son père se remarie en secondes noces le 25 novembre 1744 avec Anne Rouget mais il décède à son tour le 30 avril 1745. Orphelin à 14 ans, il apprend vraisemblablement le métier de sculpteur à cette période de sa vie. En 1751, encore mineur, Charles Joigny obtient du lieutenant civil de Paris, Jérôme d’Argouges, la nomination de son oncle paternel Louis-Charles Joigny comme tuteur pour son mariage[12]. Deux jours plus tard, le 11 janvier 1751, il épouse Marie Faydieu à l’église de Sainte-Marguerite. Charles est dit sculpteur lors de son mariage, et dans son acte de tutelle nous apprenons que sa future femme Marie Faydieu était « sculpteuse en bois »[13]. N’aurions-nous pas ici le M manquant de la marque C·JY·M ? Charles fait enregistrer ses lettres de maîtrise de sculpteur le 31 juillet 1780[14] ; le couple de sculpteurs sur bois apposera désormais son estampille C[harles]·J[oign]Y·M[arie] sur les sièges dont la sculpture leur sera confiée. Il semble néanmoins que ce fut bien Charles qui présida à la production de l’atelier.

Signature de Charles Joigny
Signature de Marie Faydieu

Le couple aura sept filles, Anne Marie Louise, Denise Véronique, Marie Jeanne, Marie Catherine Adélaïde décédée en nourrice le 5 mai 1762 à l’âge de 11 mois[15], Hélène Rose, Antoinette Pierrette et Geneviève Françoise Désirée. Leur fille Denise Véronique épouse le menuisier Jean-Baptiste Bellet le 21 mai 1774 à l’église Sainte-Marguerite. Jean-Baptiste obtiendra sa maîtrise le 10 avril 1782 et travaillera avec son père Jean, maître menuisier depuis le 25 mars 1750. Denise Véronique décède le 12 décembre 1776, son inventaire après décès révèle les liens de la famille avec d’autres menuisiers tels Pierre Bernard et Guillaume Cordié nommés experts pour l’estimation de la boutique de Jean-Baptiste Bellet. Ce dernier se mariera en secondes noces avec sa belle-sœur Anne Marie Louise le 12 février 1797. Marie Jeanne épouse aussi un homme du métier le 10 novembre 1777, Claude-François Lhomme un menuisier. Suite au décès de son époux, elle se mariera en secondes noces avec Charles -François Marmillon, lui aussi menuisier, le 26 juillet 1785. Hélène Rose suit la voie tracée par sa mère, elle est  « sculpteuse », comme le mentionne la nomination d’un tuteur pour mariage du 15 avril 1788 faite par son futur mari Nicolas-Pascal Rougeot un sculpteur, en présence d’Adrien-Pierre Dupain maître menuisier[16]. La cérémonie se déroulera le 10 mai 1788, le même jour que celle de sa sœur Antoinette Pierrette qui épouse le sculpteur Jacques-Marie Garraut. L’atelier familial de sculpteurs se renforce avec ces deux mariages.

Le couple Joigny vécut rue de Lappe avec des collaborations professionnelles se limitant principalement aux menuisiers et sculpteurs du faubourg Saint-Antoine. Charles Joigny est toujours sculpteur, même rue, en 1794 lors de l’établissement de sa carte de sûreté[17]. Il décède le 25 janvier 1803 à l’hospice des ménages à l’âge de 71 ans[18].

Détail du plan de la ville et les faubourgs de Paris divisé en ses vingt quartiers : le faubourg Saint Antoine, par Didier Robert de Vaugondy, 1771.

L’œuvre de Charles Joigny

En admettant que la marque C·JY·M corresponde à celle des époux Joigny, la plupart des sièges qu’ils ornementèrent conviennent à la simplicité qu’exigeait le goût de l’époque. Les moulures, tant planes que courbes, sont bien souvent composées avec modération ; et les cannelures sont simples ou rudentées. Les sculptures consistent en de petites fleurettes ou rosons aux dès de raccords, en feuillages sommant les dossiers et longeant les accotoirs en cavet. Cette sobriété ornementale affirme la possible intervention du sculpteur même sur des sièges courants, que réclamaient des menuisiers se contentant de façonner le gros bois et de procéder aux assemblages. D’ailleurs, en 1781, Charles Joigny reconnaît avoir ornementé « cinq fauteuils sculptés à rosaces »[19], soit à décor ordinaire.

Néanmoins, notre couple d’artisans semble avoir apprécié quelques décors plus complexes, réservés à des ouvrages de luxe. Ainsi utilisa-t-il en frise des motifs d’oves, perles, jonc enrubanné, raies de cœurs et fusarolles, qui bordent parfois l’entièreté de l’assise et du dossier. Les Joigny paraissent avoir éprouvé une certaine prédilection pour les consoles d’accotoirs en balustres à cannelures torses et à feuilles d’acanthes. Aussi, plusieurs dossiers sont surmontés de délicats petits panaches en ronde bosse. Le décor sculpté le plus original et soigné dont nous ayons connaissance est un trophée de roses, rubans, feuillages et masques. Quelque soit le degré de difficulté de l’ornement, nous avons remarqué que Charles et Marie Joigny attachèrent un soin remarquable à la finesse et à la précision de leurs sculptures.

Xavier Sauty de Chalon, Eric Detoisien

Marquise estampillée C·JY·M, époque Louis XVI, avec la console d’accotoir, récurrente dans l’œuvre de Charles Joigny. Vente Christie’s Londres du 15 octobre 2020.
Crédit photo : © Christie’s
Fauteuil estampillé C·JY·M, époque Louis XVI. Vente Sotheby’s du 14 décembre 2023.
Crédit photo : © Sotheby’s
Fauteuils estampillés C·JY·M et I BELLET (Jean Bellet). Vente Fraysse & Associés du 19 octobre 2004.
Crédit photo : © Fraysse & Associés
Fauteuils estampillés C·JY·M et P F JEAN (Paul-François Jean).
Crédit photo : © Brownrigg
Bergère estampillée C·JY·M et A P DUPAIN (Adrien-Pierre Dupain). Vente Beaussant Lefèvre du 24 février 2023.
Crédit photo : © Beaussant Lefèvre & Associés
Fauteuils estampillés C·JY·M et P E LANGLOIS (Pierre-Eloi Langlois). Vente Ivoire Troyes du 12 mai 2023.
Crédit photo : © Ivoire Troyes
Chaises estampillées C·JY·M et F C MENANT (François-Claude Menant). Vente Fraysse & Associés du 4 octobre 2019.
Crédit photo : © Fraysse & Associés
Bergères estampillées P F JEAN (Paul-François Jean), N L MARIETTE (Nicolas-Louis Mariette) et C·JY·M. Vente Briscadieu Bordeaux du 11 février 2017.
Crédit photo : © Briscadieu Bordeaux
Fauteuils estampillés J AUDRY (Jacques Audry) et C·JY·M. Vente Ivoire Troyes du 11 juillet 2015.
Crédit photo : © Ivoire Troyes


[1] Nicolay, Jean, L’art et la manière des maîtres ébénistes français au XVIIIe, Paris : G. Le Prat, 1959, vol. 2, p. 72.

[2] Salverte, François de, Les Ébénistes du XVIIIe siècle : leurs œuvres et leurs marques, Paris : F. de Nobele, 1975, p. 165.

[3] Pallot, Bill G.B., L’art du siège en France au XVIIIe siècle, Tours : ACR Edition, 1987, p. 30, 31.

[4] Janneau, Guillaume, Le mobilier français : les sièges, Paris : Vincent, Fréal et Cie, 1967, p. 142.

[5] Malfoy, Louis, Le meuble de port : un patrimoine redécouvert, Paris : Les Editions de l’Amateur, 1992, p. 125 et 127.

[6] Citons tout de même celle N·PRN, pour Nicolas Poirion, maître sculpteur établis sous Louis XVI au faubourg Saint Antoine, et ayant notamment collaboré avec Denis Julienne ; ainsi que celle N·DLP·S employée par Nicolas-Martin Delaporte, à la même époque rue Traversière. Voir : Salverte, François de, op. cit., 1975, p. 84, 170 et 323.

[7] Faillite de Paul-François Jean : Archives de Paris, D4B6 cart. 106/7504, le 19 mai 1789. Trois autres sculpteurs sont mentionnés parmi les créanciers de Jean : Duclos, Cresson et Mancien, respectivement pour 460, 90 et 72 livres. La faillite renseigne également des relations commerciales avec les marchands Duru et Law, pour 1750 et 1550 livres environ. Document renseigné dans : Vial, Henri, Marcel, Adrien, Girodie, André, Les artistes décorateurs du bois : répertoire alphabétique des ébénistes, menuisiers, sculpteurs, doreurs sur bois, etc., ayant travaillé en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, Paris : Bibliothèque d’art et d’archéologie, 1912, vol. 1, p. 264.

[8] Inventaire après décès de Jacques Audry : Archives nationales, MC/ET/XXVIII/508, le 2 juin 1784 : « Plus déclare lad. Ve Audry qu’il est du par ledit (…) audit Joigny Mtre Sculpteur vingt neuf livres ».

[9] Inventaire après décès de Denise Véronique Joigny, épouse de Jean-Baptiste Bellet : Archives nationales, MC/ET/XXVII/385, le 11 octobre 1776.

[10] « Le sculpteur Charles Joigny, qui habitait non loin de lui dans la même rue de Lappe, fut un des artisans auxquels il confia le soin de les embellir [ses ouvrages] ». Voir : Salverte, François de, op. cit., 1975, p. 19, 20, 165.

[11] Vente Christie’s Londres du 6 juillet 2012, lot 80.

[12] Nomination de tuteur pour mariage Joignié du 9 janvier 1751 : Archives nationales, Y 4703A.

[13] Nous ignorons si Marie Faydieu faisait partie de la famille du sculpteur Pierre-Philémon Faydieu (ou Faitdieu) maître sculpteur en 1748.

[14] Charles Joigny est reçu maître sculpteur en 1778 d’après le Tableau général de MM. les maîtres peintres, sculpteurs, doreurs et marbriers : les dames veuves, et Demoiselles de ladite Communauté de l’année 1786. A noter l’erreur de Jules Guiffrey dans son ouvrage Archives de l’art français : nouvelle période, vol. 9 : Histoire de l’Académie de Saint-Luc, Paris : E. Champion, 1915, p.332. Les tableaux de 1786 sur lesquels il s’appuie ne comportent pas les pages 101 à 104, il assigne ainsi malencontreusement les maîtres du faubourg Saint-Antoine aux veuves.

[15] Inhumation de Marie Catherine Adélaïde Joigny le 4 mai 1762 à Saint-Sauveur-Levasville : Archives départementales d’Eure-et-Loire, 3 E 360/003.

[16] Nomination de tuteur pour mariage Rougeot du 15 avril 1788 : Archives nationales, Y 5164B.

[17] Carte de sureté de Charles Joigny : Archives nationales, F7/4803 : cote 97956, n°14, 1794.

[18] Table des décès : Archives de Paris, DQ8 71, 1801-1806.

[19] Sièges livrés par Pierre Bernard, et destinés au prince de Maseno, rue Jacob. Voir : procès verbal du le 28 avril 1781 : Archives nationales, Y 14429. Côte renseignée dans : Salverte, François de, op. cit., 1923, p. 21.