Etudes

Etude d’une suite de quatre fauteuils peints lyonnais

Les menuisiers lyonnais du XVIIIe siècle produisaient des sièges le plus souvent cirés mettant ainsi en valeur le bois de noyer. Exceptionnellement, les siège étaient peints ou dorés comme la série de fauteuils du Musée d’Histoire de Lyon de Pierre Nogaret (1718-1771, maître en 1745). La découverte d’une série de quatre fauteuils cabriolet peints lyonnais fut l’occasion d’une analyse afin de déterminer s’il s’agissait d’une peinture d’origine ou postérieure au XVIIIe siècle.

Attribution des sièges

Des sièges en noyer noir avec une assise large, des accotoirs ouverts et des consoles en coup de fouet, la présence d’une barre de renfort sous l’assise, des sculptures et des moulurations profondes sont autant d’éléments caractéristiques du style lyonnais et de Pierre Nogaret en particulier. Cette attribution au plus célèbre des menuisiers lyonnais est confirmée par le logiciel Systex créé par Bernard Deloche et Eric Detoisien.

Cette suite de quatre fauteuils est à rapprocher de sièges similaires, estampillés Nogaret A Lyon, vendus à Lille le 26 juin 2016 chez Mercier & Cie. Notons que ces derniers ont été redorés comme le prouve l’estampille frappée à l’arrière de l’un des montants du dossier. Dans le cas de sièges dorés à l’origine, l’estampille aurait été trouvée à l’intérieur de la ceinture.

Deux fauteuils estampillés NOGARET A LYON – Crédit photo : © Mercier & Cie
Estampille NOGARET A LYON sur un des montants arrière du dossier – Crédit photo : © Mercier & Cie

Analyse de la peinture

La peinture est à même le bois, sans autre couche visible, très encrassée, avec des manques sans toutefois être trop lacunaire. Les teintes utilisées, fond blanc moulurations bleu vert sont bien représentatives des couleurs utilisées au XVIIIe siècle. Nous nous interrogeons sur le caractère de cette peinture : est-elle d’origine ou pas ? L’analyse de l’un des quatre fauteuils nous donnera des éléments de réponse.

Nature de la peinture

La peinture à la colle animale était la plupart du temps utilisée sur le mobilier peint au XVIIIe siècle. Cette peinture était constituée d’un liant de colle animale, d’une charge de craie (blanc d’Espagne ou de Meudon), de pigments colorés. Ce décor peint était ensuite protégé par un vernis gomme laque. Cette peinture peut avoir un aspect caractéristique mat et légèrement « poudreux » dû à sa charge de craie. Ce type de décor étant très sensible à l’humidité, on a également observé sur le mobilier XVIIIe des peintures de nature huileuse.

L’apparence de la peinture de ce siège de par son grain son épaisseur et son aspect « gras » ressemble davantage à une peinture à l’huile.  L’aspect du bois sombre et brillant sous les manques de peinture ressemble à un bois ciré. La présence de ces résidus de cire nous renseigne aussi sur la probabilité d’une peinture postérieure de nature « huileuse ». Effectivement, le choix d’une peinture à l’huile au moment de sa pose permet de mieux adhérer sur une cire déjà existante, ce qui serait plus difficile avec une peinture de type aqueuse (peinture à la colle animale). Celle-ci « glisserait » sur un bois ciré ou chargé de résidu de cire. Ces indices appuient donc déjà la stratigraphie suivante à partir du bois :  -Cire, puis mise en peinture d’un décor postérieur.

Sur une petite zone bien isolée à l’aide d’un petit bâtonnet humide nous constatons que la peinture n’est pas sensible à l’eau. La peinture à la colle étant soluble dans l’eau cela confirme nos observations ci -dessus. Sur une autre petite zone un test est fait avec des solvants, nous constatons que la peinture se ramollit permettant son retrait, ce qui confirme l’utilisation d’une peinture probablement de nature huileuse.

 Seuls des tests ainsi qu’une analyse en laboratoire d’un échantillon de peinture nous permettrait notamment d’identifier le liant et la nature des pigments, et donc de pouvoir dater la peinture existante.

Restaurations de la traverse supérieure du dossier

En observant la technique d’application de la peinture sur le siège, les traces montrent qu’elle s’arrête au niveau d’une ancienne garniture XIXe ou XXe à plusieurs endroits, notamment sur les pieds et les consoles d’accotoir. Nous pouvons aisément conclure que la peinture a été appliquée après la pose de cette garniture.

Application de la peinture sur une console d’accotoir
Application de la peinture sur un pied

Nous notons également que le dessous des accotoirs est peint, ce qui est généralement peu constaté pour les décors peints de sièges XVIIIe.

Dessous d’un accotoir peint

Sur les parties du siège plus difficiles d’accès, nous distinguons du bois à l’aspect ciré. Un test de léger chauffage au décapeur thermique sur une partie à bois sans peinture confirme une remontée de cire. Avant la mise en peinture d’un siège ciré, si un décapage trop superficiel est réalisé, la cire résiduelle dans les pores du bois finit toujours, à plus ou moins long terme, par remonter provoquant ainsi des problèmes d’adhérence comme l’écaillage de la peinture. Les manques de peinture observés peuvent confirmer cette hypothèse.

Partie du siège avec un bois ciré

La nature de la peinture, sa technique d’application et les traces de cire, sous réserve de recourir aux techniques scientifiques de datation de la peinture, nous laissent à penser que la peinture n’est probablement pas d’origine mais vraisemblablement d’une application plus tardive au XIXe ou XXe siècle.

Eric Detoisien, Florent Dubost, Gwénola Le Masson et Jean-Sébastien Morlat

Crédit photo : © Christophe Voegelé